Depuis les années 1960, l’idée que nos rêves se déroulent principalement pendant le sommeil paradoxal (REM) domine la science du sommeil.
Mais le neurobiologiste Jean-Pol Tassin, directeur de recherche émérite à l’INSERM, défend une hypothèse radicalement différente : les rêves dont nous nous souvenons ne seraient pas vécus dans le sommeil, mais fabriqués au moment des micro-réveils.
Un scénario qui peut sembler contre-intuitif… mais qui gagne en crédibilité dès qu’on en examine les fondements physiologiques et le pouvoir explicatif.
Note du rédacteur: Idées bien originales et humaines, mise en forme assistée par IA.
Le cœur de l’hypothèse : les rêves naissent à la frontière de l’éveil
Selon Jean-Pol Tassin, pendant le sommeil paradoxal, deux neuromodulateurs essentiels — la noradrénaline et la sérotonine — cessent totalement leur activité.
Résultat : aucune conscience possible dans cet état.
Or, pour fabriquer un rêve dont on se souvient, il faut une brève fenêtre de conscience : celle des micro-réveils.
- Un micro-réveil dure quelques secondes ou moins, souvent sans qu’on en ait conscience.
- C’est dans ce laps de temps que, selon lui, le cerveau crée le rêve — parfois en moins d’une seconde — à partir de quelques images et de l’information sensorielle ou mémorielle disponible.
Ce mécanisme expliquerait aussi pourquoi certains rêves semblent parfaitement intégrés à la réalité.
Des rêves souvent déclenchés par un stimulus réel
Tassin cite de nombreux exemples où un rêve paraît avoir commencé avant l’événement réel… alors qu’il est en fait construit rétroactivement après l’événement qui nous a réveillé.
Exemples :
- Lumière allumée → rêve de projecteur qui éblouit.
- Bruit soudain → rêve de coup de feu ou de porte qui claque.
- Goutte d’eau sur le visage → rêve de pluie.
Cette intégration instantanée d’éléments réels est beaucoup plus facile à expliquer si le rêve est fabriqué au moment précis où le stimulus survient, plutôt que plusieurs minutes auparavant.
Bons dormeurs, mauvais dormeurs : un indice clé
Tassin observe que :
- Pour les bons dormeurs (environ 10-12 micro-réveils par nuit) → on ne relève que peu de rêves mémorisés.
- Pour les mauvais dormeurs (environ 17 micro-réveils par nuit) → on relève beaucoup plus de rêves mémorisés.
C’est donc bien la fréquence des micro-réveils, et non la durée totale de sommeil paradoxal, qui prédirait la quantité de rêves dont on se souvient.
Un contenu façonné par nos réseaux neuronaux récents
Dans ce modèle, le cerveau puise dans ce que Tassin appelle des “bassins attracteurs” : ensembles de souvenirs, d’images et d’émotions activés régulièrement.
Un micro-réveil vient en activer un, produisant un rêve cohérent… ou fantaisiste.
Les expériences récentes, marquantes ou répétitives augmentent la probabilité de voir leurs éléments apparaître dans un rêve.
Modèle dominant vs. modèle Tassin : la comparaison
Modèle REM dominant | Modèle Tassin (micro-réveils) |
---|---|
Rêves surtout pendant le sommeil paradoxal (REM) | Rêves fabriqués pendant les micro-réveils |
Durée réelle ≈ durée perçue | Durée réelle < 2 secondes (perçue comme longue) |
Stimuli intégrés mais secondaires | Stimuli réels souvent déclencheurs |
Fréquence des rêves liée à la quantité de REM | Fréquence des rêves liée au nombre de micro-réveils |
Un pouvoir explicatif plus solide
Comparé au modèle dominant, celui de Tassin :
- Évite la contradiction d’un rêve conscient dans un état supposé inconscient.
- Explique mieux pourquoi on rêve davantage lors de sommeil fragmenté (fièvre, inconfort, bruit).
- Rend compte de l’intégration fréquente de stimuli réels.
- Justifie pourquoi le contenu onirique reflète souvent des éléments vécus récemment.
- Prédit une durée réelle très courte, avec reconstruction a posteriori.
Mon expérience personnelle : pourquoi l’hypothèse me parle
En ce qui me concerne, j’ai toujours remarqué un lien clair entre la qualité de mon sommeil et la fréquence de mes rêves :
- Sommeil fragmenté (fièvre, inconfort, trajets en voiture…) → beaucoup plus de rêves, souvent liés à des éléments réels vécus juste avant.
- Manque de sommeil → sommeil lourd, quasiment aucun souvenir de rêve.
- Longues nuits légères → davantage de rêves mémorisés.
Ces observations collent parfaitement avec l’observation centrale de Tassin : plus il y a de micro-réveils, plus on se souvient de rêves.
Pourquoi ce n’est pas (encore) le consensus
Comme l’indique Jean-Pol Tassin, le lien « REM = rêve » est solidement implanté depuis les travaux de Michel Jouvet et figure dans la plupart des manuels.
Selon lui, de nombreux chercheurs qui ne travaillent pas spécifiquement sur le rêve continuent de l’enseigner comme un fait établi, sans revisiter la méthodologie qui a mené à cette conclusion.
Il faut toutefois rappeler que cette analyse reflète la position de Tassin et qu’elle reste à confirmer par un examen historique et scientifique plus large.
Changer un paradigme aussi enraciné nécessite de remettre en question les hypothèses établies au travers d’une analyse neuve et ambitieuse, corroborée par de nouvelles preuves expérimentales solides.
L’hypothèse de Tassin offre bien un cadre explicatif séduisant, qui mériterait d’être testée plus largement. Mais pour moi, sa théorie telle que je la comprends, bien que très pertinente, n’enterre pas totalement la théorie précédente : on peut concilier les deux.
Mon hypothèse de passionné
Depuis que je m’intéresse au sujet — environ quinze ans — j’ai toujours imaginé le REM comme une moyenne désorganisée de tout ce que nous avons vécu récemment.
Une phase où le cerveau réactive, mélange et réassemble nos pensées et nos vécus, en rejouant aléatoirement les routes neuronales récemment empruntées, souvent les plus utiles (mais parfois néfastes), tout en remplaçant progressivement celles devenues obsolètes, qui ne sont plus activées.
Et la science moderne va plutôt en ce sens, indiquant, entre autres, que la phase de REM a très probablement pour but de consolider la mémoire et l’apprentissage.
Ce mécanisme explique d’ailleurs l’idée populaire (et pour une fois juste), selon laquelle nous retenons en dormant.
Là où je rejoins Tassin en son propos, c’est que ce brassage intense n’aurait rien de narratif : c’est un travail souterrain, invisible à la conscience. Ce n’est pas exactement là que l’on rêve.
Pour autant, là où je me désolidarise, c’est que selon moi, cela ne signifie pas que le REM ne joue aucun rôle dans le rêve. La forte activité cérébrale ayant lieu durant cette phase ne peut pas passer inaperçue et n’avoir aucun rôle, elle persiste pendant et quelques temps après le réveil. Et d’ailleurs, quand on vient de se réveiller, il nous faut quelques temps pour… « nous réveiller » vraiment.
C’est pourquoi je tenterais de réconcilier les deux hypothèses sur base de mon ressenti du rêve et de la manière dont je le conceptualise.
Mon scénario de la conception d’un rêve
Pour moi, c’est précisément lors de l’irruption d’un micro-réveil et en particulier lorsqu’il a lieu en plein cœur du REM, que le cerveau a l’occasion de conscientiser ce qu’il était en train de trier et de consolider inconsciemment.
Le rêve ne serait donc pas une création continue vécue pendant le REM, mais la cristallisation consciente — en quelques secondes — d’un état cérébral en pleine réorganisation.
Et cet état cérébral du REM ne change pas instantanément au réveil, il persiste quelques instants (comme la persistance rétinienne ou l’effet dit de « ghosting » d’un écran), car l’activité était si vive qu’une partie des réseaux sont encore actifs quelques temps. Ce laps de temps allant jusqu’à quelques secondes voire jusqu’à quelques minutes permet de rejouer cette scène de stimulation neuronale désorganisée, mais en état de conscience, qui tente alors comme toujours de donner du sens à l’ensemble. Et bien-sûr, tout cela en intégrant la possibilité d’ajouter d’éventuels éléments réels immédiats qui auraient causé le réveil au narratif de cette histoire.
Et le tout forme un rêve.
Une histoire façonnée du chaos de réorganisation de notre cerveau, bien souvent, à partir de faits récents, d’idées récurrentes ou de peurs profondes que notre cerveau renforce ou réactive pendant le sommeil.
Ce scénario explique également cette sensation désagréable d’oublier un rêve au réveil, comme si la mémoire nous filait entre les neurones. En fonction de la séquence et des timings qui ont lieu, il me semble plausible que la persistance de l’état neuronal du REM ne soit pas assez forte pour que la conscience puisse en donner une interprétation. Cela pourrait certainement se mesurer pour mettre tout le monde d’accord. Mais l’idée me semble plausible dans la mesure ou un neuroscientifique comme Stanislas Dehaene nous définit dans une conférence de 2015 la conscience comme une information capable de circuler dans les différentes zones cerveau, ce qui demande donc une stimulation suffisante. En l’absence de stimulation suffisante, on croit percevoir quelque-chose, mais ça nous file de l’esprit, on perd l’idée.
Ma nouvelle définition du rêve
La définition Larousse serait alors rendue invalide puisque le rêve ne se produit pas pendant le sommeil :
Rêve nom masculin — 2. Production psychique survenant pendant le sommeil, et pouvant être partiellement mémorisée.
Rêve – définition Larousse
Je vous propose donc la mienne :
Rêve nom masculin — Brève mise en conscience, au réveil, d’une activité cérébrale désordonnée, que l’esprit tente aussitôt d’organiser en récit.
Rêve – Définition Robin Labadie – 12 août 2025
Et vous ?
Avez-vous déjà remarqué que :
- Vous rêvez davantage quand vous êtes malades ?
- Vous rêvez davantage quand votre nuit est entrecoupée de réveils ?
- Vos rêves intègrent des éléments survenus juste avant le réveil ?
- Vos rêves ressemblent à vos préoccupations ou à votre journée précédente ?
Si oui, votre expérience pourrait bien aller dans le sens de cette hypothèse. Et si non, cela sera intéressant à savoir également.
Partagez vos observations en commentaire : elles pourraient enrichir la discussion et, qui sait, contribuer à tester ce modèle.
Conclusion : un modèle à suivre de près
On dit depuis toujours que le rêve est mal compris… et c’est peut-être pour une bonne raison : on n’a pas vraiment remis en question le modèle dominant depuis plus de 60 ans.
L’une des causes possibles est que le rêve n’intéresse plus vraiment les chercheurs, alors que le grand public, dont je fais partie, reste passionné par ce mystère nocturne.
Qu’on adhère ou non à la vision de Tassin, elle pose en tout cas une question aussi fondamentale que passionnante :
Et si nos rêves ne naissaient pas dans la nuit, mais à l’aube de chaque réveil ?
En attendant que la science tranche, ce modèle a le mérite de relancer le débat et d’offrir une grille de lecture qui parle à la fois à la physiologie, à la logique… et à l’expérience quotidienne de nombreux dormeurs.
Pour aller plus loin – Interview de Jean-Pol Tassin sur Le Manal Show ayant inspiré cet article.
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